« Je suis nul. » « Je n’y arriverai jamais. » « Personne ne m’aime. » Vos patients arrivent en séance chargés de ces pensées qui les paralysent. Ils les prennent pour des vérités absolues. Ils ne les questionnent même plus — ils les vivent comme des faits.
C’est ce que la Thérapie d’Acceptation et d’Engagement (ACT) appelle la fusion cognitive : cet état où nous sommes tellement accrochés à nos pensées que nous ne faisons plus la différence entre « avoir une pensée » et « être cette pensée ».
La défusion cognitive est l’antidote. C’est l’un des 6 processus centraux de l’Hexaflex ACT, et c’est probablement celui que vous utiliserez le plus souvent en séance. Dans cet article, nous vous proposons un panorama complet des techniques et exercices de défusion, directement applicables avec vos patients.
Comprendre la fusion cognitive : le problème que nous traitons
Qu’est-ce que la fusion cognitive ?
La fusion cognitive se produit lorsque le contenu de nos pensées domine et contrôle notre comportement. La pensée n’est plus perçue comme une production mentale — elle devient la réalité elle-même.
Quelques signes de fusion cognitive chez vos patients :
- Ils parlent de leurs pensées comme de faits indiscutables : « C’est vrai que je suis incompétent »
- Ils sont incapables d’agir car leurs pensées les paralysent
- Ils passent un temps considérable à ruminer, analyser, argumenter avec eux-mêmes
- Ils tentent de supprimer ou contrôler leurs pensées (ce qui les renforce)
- Leurs décisions de vie sont dictées par leurs pensées négatives plutôt que par leurs valeurs
Pourquoi la suppression des pensées ne fonctionne pas
L’approche intuitive face à une pensée douloureuse est de chercher à la supprimer. Le problème ? La recherche en psychologie a démontré que la suppression de pensée produit un effet rebond. Plus vous essayez de ne pas penser à quelque chose, plus cette pensée revient.
C’est le paradoxe classique : « Ne pensez surtout pas à un ours blanc. » Que se passe-t-il ? Vous pensez immédiatement à un ours blanc.
L’ACT propose une alternative radicale : au lieu de changer le contenu de la pensée, changer notre relation à la pensée. C’est le cœur de la défusion cognitive.
Les principes fondamentaux de la défusion cognitive
L’objectif : pas supprimer, mais distancier
La défusion cognitive ne vise pas à :
- Supprimer les pensées négatives
- Les remplacer par des pensées positives
- Prouver qu’elles sont fausses
- Les analyser rationnellement
Elle vise à :
- Créer un espace entre la personne et ses pensées
- Permettre au patient de voir ses pensées pour ce qu’elles sont : des événements mentaux, pas des vérités
- Restaurer la liberté de choix : je peux avoir cette pensée ET agir selon mes valeurs
12 techniques de défusion cognitive à utiliser en séance
Techniques verbales
1. Le « Je remarque que… »
La technique la plus simple et la plus utilisée. Le patient reformule sa pensée en ajoutant : « Je remarque que j’ai la pensée que… ». « Je suis nul » devient « Je remarque que j’ai la pensée que je suis nul. » Cette reformulation crée instantanément une distance.
2. Le double préfixe
Pour renforcer l’effet : « Je remarque que mon esprit me raconte l’histoire que je suis nul. » Chaque couche supplémentaire amplifie la défusion.
3. Nommer l’histoire
Invitez le patient à donner un titre à son récit mental récurrent. « Ah, c’est l’histoire de Pas Assez Bien. Merci, esprit, je connais déjà cet épisode. » Le nom humoristique réduit l’emprise de la pensée.
4. Remercier l’esprit
« Merci, esprit, pour cette pensée. Tu essaies de me protéger, je comprends. » Cette technique reconnaît la fonction protectrice de la pensée sans y obéir.
Techniques expérientielles
5. La voix ridicule
Le patient répète sa pensée douloureuse avec la voix d’un personnage de dessin animé, au ralenti, ou en chantant. Cela ne diminue pas l’importance du contenu — cela révèle que la pensée est faite de mots et de sons, pas de réalité.
6. Les pensées sur des feuilles
Le patient écrit ses pensées sur des feuilles séparées, les pose devant lui sur la table. Il peut les rapprocher (fusion) ou les éloigner (défusion). Exercice simple, visuel et très puissant.
7. Les pensées comme des passagers du bus
Métaphore classique de l’ACT : le patient conduit un bus (sa vie). Ses pensées sont des passagers bruyants qui crient des directions. Le patient peut écouter les passagers… ou continuer à conduire dans la direction qui compte pour lui.
8. La parade des pensées
Méditation guidée où le patient imagine ses pensées écrites sur des pancartes portées par des manifestants qui défilent devant lui. Il les regarde passer sans les suivre.
Techniques métaphoriques
9. Les nuages dans le ciel
Les pensées sont des nuages qui traversent le ciel de la conscience. Ils passent, changent de forme, disparaissent. Le patient est le ciel — vaste, stable, inchangé par la météo du moment.
10. Le flux de la rivière
Le patient imagine assis au bord d’une rivière. Ses pensées sont des feuilles qui flottent sur l’eau. Son travail : les observer passer, sans plonger pour les attraper ni les repousser.
11. La radio mentale
« Votre esprit est comme une radio qui émet en permanence. Vous pouvez baisser le volume, mais vous ne pouvez pas l’éteindre. L’important, c’est de réaliser que vous n’êtes pas la radio — vous êtes la personne qui écoute. »
12. Le vendeur insistant
« Votre esprit est comme un vendeur insistant qui frappe à votre porte. Vous pouvez l’écouter poliment, mais vous n’êtes pas obligé d’acheter ce qu’il propose. »
Comment introduire la défusion cognitive en séance
Le bon moment pour défusionner
La défusion n’est pas toujours la première intervention à proposer. Voici les indicateurs qui signalent que c’est le bon moment :
- Le patient est bloqué dans une boucle de rumination
- Il utilise ses pensées comme raisons de ne pas agir : « Je ne peux pas parce que je pense que… »
- Il confond pensées et réalité
- Les tentatives de restructuration cognitive n’aboutissent pas
Les erreurs à éviter
- Ne pas invalider l’émotion : la défusion porte sur les pensées, pas sur les émotions. « Votre tristesse est réelle. C’est la pensée ‘je serai toujours triste’ qui est une production de votre esprit. »
- Ne pas utiliser la défusion comme évitement : si le patient utilise les techniques pour ne pas ressentir, c’est de l’évitement déguisé, pas de la défusion.
- Respecter le rythme du patient : certains exercices (voix ridicule) peuvent sembler irrespectueux si introduits trop tôt.
La défusion cognitive dans le contexte de l’Hexaflex
La défusion ne fonctionne pas en isolation. Elle est intimement liée aux 5 autres processus de l’Hexaflex ACT :
- Contact avec le présent : pour défusionner, le patient doit d’abord être dans l’ici et maintenant
- Acceptation : la défusion cognitive va de pair avec l’acceptation émotionnelle
- Soi comme contexte : c’est depuis le soi observateur que la défusion est possible
- Valeurs : la défusion libère le patient pour qu’il puisse se tourner vers ses valeurs
- Action engagée : une fois défusionné, le patient peut agir selon ce qui compte
Se former pour maîtriser la défusion cognitive
Les techniques de défusion sont puissantes, mais leur efficacité dépend de la posture du thérapeute et de la qualité de la relation thérapeutique. Ce n’est pas un catalogue de « trucs » à appliquer mécaniquement — c’est un art qui se cultive par la pratique et la supervision.
Notre formation ACT pour thérapeutes et coachs consacre plusieurs modules à la maîtrise de la défusion cognitive, avec des démonstrations vidéo, des exercices pratiques supervisés et des études de cas. La formation est disponible en ligne et en présentiel à Montpellier.
FAQ : Défusion cognitive en ACT
Quelle est la différence entre défusion cognitive et restructuration cognitive ?
La restructuration cognitive (TCC classique) cherche à modifier le contenu d’une pensée en la challengeant rationnellement. La défusion cognitive (ACT) cherche à modifier la relation à la pensée, sans changer son contenu. Le patient apprend à voir la pensée comme un événement mental, pas comme une vérité à croire ou combattre.
La défusion fonctionne-t-elle avec tous les patients ?
La défusion est applicable à la grande majorité des patients et des problématiques. Les adaptations portent sur le choix de la technique : certains patients répondent mieux aux métaphores visuelles, d’autres aux exercices verbaux, d’autres aux approches corporelles. Le thérapeute formé dispose d’un large répertoire pour s’adapter.
Peut-on combiner défusion cognitive et hypnose ?
Oui, la combinaison est très prometteuse. L’hypnose conversationnelle peut faciliter l’état d’ouverture nécessaire à la défusion, et les métaphores ACT s’intègrent naturellement dans le langage hypnotique.
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